Cosmologie quantique Quelques rêveries mathématiques entre deux infinis

Sénégal-2000

Le 09/12/2022

Dans Récits de voyages

 En 1961, alors que j’avais quatre ans, ma mère eut l’idée de me faire baptiser par des pères blancs installés à Saint-Louis au Sénégal. Je ne pense pas que l’idée ait plu à mon père.

Mon père était devenu ingénieur chimiste après dix années de durs labeurs combinant son travail de laborantin, les cours du soir au conservatoire des arts et métiers et, dernière épreuve mais pas la moindre, l’énoncé de son examen final comportant une erreur. Il ne s’en était tiré qu’en ayant osé demander au surveillant le droit d’appeler le rédacteur de l’exercice pendant l’examen.

Son diplôme en poche, je ne sais pour quelle raison profonde, il avait décidé de prendre le large. Il n’était pas pour autant au bout de ses (mauvaises) surprises puisque le poste qui lui avait été attribué était déjà pourvu. Il a donc été contraint de coexister avec son binôme.

Quant à moi, je ne me souviens pas de grand-chose sinon le fait que j’y ai acquis une cicatrice au niveau de l’arcade sourcilière en crapahutant à quatre pattes autour de la table basse en verre du salon et, d’après le récit de ma mère, que j’y ai fumé en douce ma première cigarette avec la complicité du « boy » comme les anciens colonisateurs avaient coutume d’appeler leur personnel de maison.

Cette ignorance, sans doute, et cet irrésistible besoin de vouloir parfois remonter le fil du temps pour reconstituer ma propre histoire m’ont poussé -presque quarante années plus tard (en avril 2000) - à revenir sur le lieu de mon baptême avec le fol espoir de rencontrer le missionnaire qui m’aurait tenu dans ses bras.

Peut-être avais-je aussi envie de mieux comprendre l’ambiance dans laquelle mes parents y avaient vécu. J’ai donc redécouvert, à pied et en taxi-brousse, ce que tant de touristes visitent en bus lorsqu’ils viennent au Sénégal.

Wade, venait de et, allait devenir Président du pays pour douze années. Parce que mon épouse s’était mise en tête de perfectionner son art de la percussion, nous logions chez l’habitant en plein bidonville, probablement chez l’un des parrains du quartier.

Mais peu importe car ce type était extraordinaire. Et, de nombreuses années plus tard -comme nous l’apprendrons par hasard lors d’un festival de musique africaine se déroulant dans le chef-lieu du canton allemand où nous habitons depuis trente-cinq ans, il a finalement pu réaliser son rêve : construire le centre culturel Yengoulele.

A force de soirées musicales, de cours donnés ici et là lors de diverses tournées européennes, de collectes de matériaux dont les européens ne voulaient plus, de séduction de bonnes volontés compétentes, d’aller-retours Europe-Sénégal et d’une patience infinie pour dompter les douaniers de Dakar, il a su doter la capitale sénégalaise d’une maison de la musique, de la danse et de la culture.

C’est ainsi que -sans doute- j’ai revu le lac rose et ses marais salants mais, cette fois-ci, pour comprendre l’envers du décor avec ses travailleurs dont les jambes sont rongées par le sel.

Pour aller à Saint-Louis, au Nord du pays, il faut braver le sable saharien qui envahit désormais de plus en plus souvent l’unique route assurant la jonction vers la frontière avec la Mauritanie.

Là-bas, je veux dire sur le port, il n’y a pas de quai pour recevoir les navires mais des plages pleines de la puanteur des restes des poissons qui y pourrissent ; et un vieux militaire à l’abdomen rongé par je ne sais quelle moisissure, se promenant une ordonnance à la main mais pas assez d’argent en poche pour s’offrir l’antibiotique parce qu’il a sans doute bu sa solde depuis longtemps.

Il me demande ce que je fais là tout en m’avouant qu’il n’y a plus rien à voir ici, même plus de pères blancs. Je lui donne une centaine d’euros pour se soigner et je repars, dépité, réalisant à quel point le temps qui passe ne se rattrape pas.

Continuant notre périple vers le Sud, je visite N’Bour, découvre la concurrence sans merci entre les guides touristiques assurant la prise en charge des quelques rares touristes égarés dans cette bourgade.

En 2000, le Sénégal avait huit millions d’habitants (quatre fois plus qu’en 1960). La pilule y était denrée rare, s’achetant à l’unité.

La polygamie officieuse mais pratiquée et la jalousie naturelle entre les femmes génère un taux de fécondité inflationniste. Proposer un enfant à un européen passant par là pour soulager le budget exsangue de la famille faisait partie des éventualités probables.

Les routes du quartier où nous vivions n’étaient pas goudronnées. Les enfants faisaient la fête pour marquer notre arrivée, vraisemblablement à cause de la manne d’argent (quelques centaines d’euros pour deux semaines) que le prix de notre séjour représentait. Ils savaient déjà qu’ils finiraient par en toucher quelques miettes.

Le dispensaire du quartier n’avait pas de fenêtre, pas de revêtement aux murs, en bref rien n’y était encore achevé du point de vue architectural et sanitaire, et le Vidal (dictionnaire des médicaments) que nous avons ramené faisait figure de Bible.

Le ramassage des ordures relevait d’une initiative citoyenne et ne concernait que le quartier. Les enfants de notre maître de maison rêvaient de découvrir l’informatique dont les télévisions parlaient, et ils ignoraient qu’il existait un kioske offrant des cours gratuits de l’autre côté de la route nationale allant vers le Sud parce qu’ils n’avaient pas le droit de quitter le bidonville.

Les chauffeurs de taxi se partageaient les territoires comme on se partage jalousement les parts d’un trésor.

Le soir, les tambours battaient la nuit jusqu’à plus d’heure et leur musique enivraient nos esprits autant que les senteurs que nos hôtes laissaient diffuser dans la maison pour masquer les terribles odeurs du sable et de la fange.

© Thierry PERIAT.     

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