Quelques rêveries cosmiques cosmoquant-fr

L-incident-d-Altensteig

Chapitre I. Les faits

(Ou du moins ce qui en reste aujourd’hui dans ma mémoire)

 

 
Vue sur le chateau d altensteig

Un débat contradictoire.

§1 « De toute manière, si cette histoire est vraie, tous ceux qui naissent à partir de maintenant et atteindront ton âge le verront ! » lança-t-il à sa femme avec un brin de lassitude dans la voix ; elle venait de fêter ses soixante-quatorze ans.

Ces mots concluaient deux heures d’une longue discussion sur un sujet qui les animait de façon récurrente. Lui, il le trouvait plaisant, stimulant pour l’imagination ; elle « ça » l’agaçait passablement.

Il prétendait que « ça » avait eu lieu au début des années soixante-dix dans le Sud de l’Allemagne et elle lui rétorquait inlassablement qu’« ils » avaient rêvé cette aventure ou qu’ils avaient fort probablement été manipulés par un ou une étudiant:e en psycho- ou en parapsychologie, trop heureux(se) d’avoir mis la main sur trois grands dadais aussi stupides que naïfs pour faire sa thèse.

 

La ville d'Altensteig aujourd'hui.

Les années soixante-dix.

§2. « Ça » : c’était une forme assez originale de rencontre du troisième type dont « ils » auraiten été les témoins au début des années soixante-dix à l’occasion d’un séjour linguistique dans la petite ville d’Altensteig située dans le Bade-Wurtemberg, elle-même une région (un Land) plantée sur le flanc sud-Ouest de la république fédérale allemande pas encore réunifiée à l’époque.

A noter : le film « Rencontres du troisième type » de S. Spielberg ne sortirait sur les écrans que plusieurs années après cet incident, en novembre 1977.

« Ils » : c’était le trio de garçonnets dont il avait fait partie entre le quatorze et le vingt-quatre juillet de cette année-là : Philippe L., Éric A. et lui, Derreck. Onze jours, onze petitse journées qui, ils ne s’en doutaient pas encore allaient changer leurs vies.

§3. Ceux qui ont largement plus de vingt ans s’en souviennent probablement comme si c’était hier. Le début des années soixante-dix, l’immédiat lendemain de soixante-huit, apparaissait comme un remarquable fatras de pulsions contradictoires et parfois sanglantes.

Entre,

  • le départ du général de Gaulle après les émeutes parisiennes de mai puis son référendum perdu (avril 1969),
  • les premiers pas des hommes sur la Lune (alors très récents 20 juillet 1969), la guerre du Vietnam (entre 1965 et 1975) et ses largués de napalm contre des enfants dont la seule faute était d’avoir des parents communistes,
  • la révolution culturelle en Chine,
  • les révolutions hippies avec leurs cortèges de drogues et de drogués,
  • les mouvements pacifistes soi-disant télécommandés par les soviétiques qui, dans le même temps, envoyaient leurs chars à Prague ou Budapest pour rétablir l’ordre, en l’occurrence militaire, sur les territoires de l’Est européen,
  • la libération des mœurs en général mais et surtout de la femme vis-à-vis de la dominance excessive des hommes (Il fallait encore demander l’autorisation de travailler au mari),
  • la série « Star Trek » ou « Les envahisseurs »,

… il y avait vraiment de quoi occuper à plein-temps son esprit de pré-adolescent enfermé toute la semaine dans un pensionnat de garçons[1].

§4, Pour découvrir ces tumultes sociétaux il n’avait pourtant eu que très peu d’occasions :

  • les retours au sein de sa famille, du samedi en début d’après-midi au dimanche soir ;
  • ou bien l’unique projection télévisée hebdomadaire, en noir et blanc, choisie par les pères Jésuites, uniquement s’ils avaient donné leur aval[2].

Les radios n’étaient pas encore miniaturisées, elles ne réceptionnaient pas les ondes par GPS et/ou via Internet –qui n’existait d’ailleurs pas encore- et leur détention clandestine coutait au mieux quelques heures de colle, au pire une retenue le week-end !

Quant aux filles, elles n’avaient pas encore vraiment fait leur entrée dans sa vie ! Excepté au travers de ce que sa mère ou sa sœur voulaient bien lui en révéler, il ne savait guère à quoi s’en tenir sur le genre féminin.  

§5. Quoi de moins étonnant alors que trois garçonnets propulsés dans un petit village de Forêt Noire pour y perfectionner leur allemand pendant les grandes vacances estivales en viennent à discuter du sujet le plus excitant mais peut-être aussi le plus futile de l’époque : les extra-terrestres et les ovnis ? Rien !

En principe, l’après-midi, chacun était censé être pris en main par la famille allemande l’hébergeant. Mais en réalité, ils étaient le plus souvent abandonnés à eux-mêmes, sauf peut-être en ce quatorze juillet où Madame S., leur accompagnatrice française, les avait tous emmener visiter un monument local[3], apparemment sans intérêt pour eux.

 

Les incidents.

Pour autant, en plein air et en français dans un environnement entièrement germanique, quelqu’un avait entendu et compris leurs conversations ce jour-là.

Car il avait marqué le point zéro d’une courte période pendant laquelle ils allaient vivre un bien étrange échange spirituel et épistolaire avec une entité pensante, intelligente et capable de comprendre leurs pensées. Son identité, plus de cinquante ans plus tard, reste encore et toujours incertaine : extra-terrestre comme elle le prétendait elle-même? Ou tout bonnement bien terrestre et manipulatrice de la conscience demi-vierge de pré-adolescents comme le bon sens et les connaissances acquises aujourd’hui sur la notion de « jeu de rôle » poussent à le penser?

§6. Que s’est-il réellement passé ? Dès le lendemain de cette discussion impromptue et informelle, des missives écrites en français et à l’encre (comme on le faisait encore couramment autrefois), des messages dont les mots contenaient parfois des lettres dans leur version grecque, parvinrent quotidiennement, soit à l’un, soit à l’autre ; toujours de façon à demi-étrange, à demi-rationnellement explicable.

Philippe en trouva une, sans enveloppe, plantée dans la haie de thuyas qui clôturait le jardin entourant la maison de ses hôtes. Il en avait été tellement choqué qu’il s’en était ouvert à la maitresse de maison et que celle-ci avait sérieusement envisagé d’en informer la police. Eventualité que Philippe, par je ne sais quelle crainte, avait toutefois refusé.

Pendant ce bel été bien ensoleillé, aller savoir pourquoi, Derreck était tombé malade pendant deux trois jours : une sorte d’angine venue d’on ne sait où qui l’avait obligé à garder le lit. Cet incident intercurrent n’avait interrompu en rien les conversations effrénées et intenses sur le contenu des messages qui ne cessaient d’arriver. En effet, Éric et Philippe continuaient à venir lui rendre visite l’après-midi, après les cours d’allemand du matin et le repas pris dans leurs familles d’accueil.

Un matin, en se baissant pour récupérer ses pantoufles, il avait trouvé trois feuilles de papier sous son lit, coincé près du mur dans l’angle le moins accessible ; c’est-à-dire exactement celui à l’endroit où il était a priori impossible d’y trouver facilement un objet, à moins de l’y avoir sciemment déposé...

Qui les avait donc mis là sans qu’il s’en rende compte, apparemment pendant son sommeil ? Éric, Philippe, madame S. qui était elle aussi venue lui tenir un instant compagnie l’après-midi ayant précédé cette découverte? Ou la jeune femme autrichienne au pair qui séjournait là à la même époque que lui et dont la chambre jouxtait la sienne mais à laquelle il ne parlait jamais, faute de maîtriser la langue allemande ? Ce dont il se souvenait bien en revanche c’était que les trois feuilles ne révélaient leur contenu qu’après avoir été superposées et présentées à la lumière.

Quant à Éric, il avait su dire où trouver la dernière lettre qui fût parvenue au trio : à la sortie du village, en pleine forêt, dans un endroit fort caché et connu au préalable de lui seul. Comment avait-il eu l’information ? Etait-il le manipulateur ? Toujours est-il qu’il les mena à l’endroit dit. En s’y rendant, ils crûrent apercevoir une ombre rougeoyante et furtive fuyant leur présence.

§7. Le message ultime donnait en quelque sorte la clé de toute cette mise en scène. Il contenait les missions qui étaient attribuées. L’une d’elle était de se battre pour que naisse la paix sur Terre.

L’un d’eux trois se devait de garder cette dernière lettre. Le hasard désigna Éric à la courte paille. Un silence absolu sur ce qui venait de se passer était évidemment demandé. Ce que font d’ailleurs très bien les enfants de cet âge. Et ce qui fût effectivement respecté de très nombreuses années durant.

Quelques jours plus tard, le groupe a quitté la ville. En chemin, probablement à Nagold ou à Offenburg : correspondance, chaos, l’accompagnatrice peine à garder la trentaine d’oisillons sous contrôle. Il faut aussi ne pas perdre leurs bagages ; elle demande de ne pas nous en occuper. Tout rentre finalement dans l’ordre, chacun retrouve finalement ses affaires et le voyage s’achève sans encombre.

De retour en région parisienne, Derreck ouvre sa valise pour ranger ses affaires vestimentaires et .... oh stupéfaction et effroi : la dernière lettre était là, bien visible sur ses vêtements !

Nous avions douze, treize ans. C’était le début des années soixante-dix.

 

© Thierry PERIAT.

Vers le chapitre suivant : Surréalisme.

 

[1] Le Collège jésuite « La Providence, Amiens » entre 1969 et juin 1974 ; établissement entre-temps rendu aux laïques par les Jésuites et qui sera visité bien plus tard par notre Président actuel.

[2] Il s’agissait bien souvent des « Dossiers de l’écran ».

[3] Probablement le château de la ville.

Que visiter dans la région d'Altensteig ?

Date de dernière mise à jour : 01/11/2022