Institutions de physique

C'est le titre d'un ouvrage écrit par Gabrielle Emilie du Châtelet (+lien Wikipédia-Fr)et publié cher Prault fils à Paris en 1740. L'avant-propos dont je reproduis ici les paragraphes I à VII dans une écriture lisible au vingt-et-unième siècle est adressé à son fils Louis Marie Florent (+) alors âgé de treize ans.

Je remercie la bibliothèque de l'ETH de Zurich qui met à disposition cet ouvrage tombé dans le domaine public et, malheureusement dans l'oubli. Il nous rappelle les racines des philosophies qui ont réveillé les sociétés européennes des létargies obscurantistes dans lesquelles elles s'étaient perdues.

Source : ETH-Bibliothek Zürich, Rar 5462, https://doi.org/10.3931/e-rara-3844 / Public Domain Mark.

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Ess 636.

Avant-propos : Du principe de nos connaissances.

I.

J’ai toujours pensé que le devoir le plus sacré des Hommes était de donner à leurs enfants une éducation qui les empêchât dans un âge plus avancé de regretter leur jeunesse, qui est le seul temps où l’on puisse vraiment s’instruire ; vous êtes, mon cher fils, dans cet âge heureux où l’esprit commence à penser, et dans lequel le cœur n’a pas encore des passions assez vives pour le troubler.

C’est peut-être à présent le seul temps de votre vie que vous pourrez donner à l’étude de la nature, bientôt les passions et les plaisirs de votre âge emporteront tous vos moments ; lorsque cette fougue de la jeunesse sera passée, et que vous aurez payé à l’ivresse du monde le tribut de votre âge et de votre état, l’ambition s’emparera de votre âme ; et quand même dans cet âge plus avancé, et qui souvent n’en est pas plus mûr, vous voudriez vous appliquer à l’Etude des véritables Sciences, votre esprit n’ayant plus alors cette flexibilité qui est le partage des beaux ans, il vous faudrait acheter par une Etude pénible ce que vous pouvez apprendre aujourd’hui avec une extrême facilité. Je veux donc vous faire mettre à profit l’aurore de votre raison, et tâcher de vous garantir de l’ignorance qui n’est encore que trop commune parmi les gens de votre rang, et qui est toujours un défaut de plus, et un mérite de moins.

Il faut accoutumer de bonne heure votre esprit à penser, et à pouvoir le suffire à lui-même, vous sentirez dans tous les temps de votre vie quelles ressources et quelles consolations on trouve dans l’Etude, et vous verrez qu’elle peut même fournir des agréments, et des plaisirs.

II.

L’étude de la Physique, parait faite pour l’Homme, elle roule sur les choses qui nous environnent sans cesse, et desquelles nos plaisirs et nos besoins dépendent : je tâcherai, dans cet Ouvrage, de mettre cette Science à votre portée, et de la dégager de cet art admirable qu’on nomme Algèbre, lequel séparant les choses des images se dérobe au sens, et ne parle qu’à l’entendement : vous n’êtes pas encore à portée d’entendre cette Langue, qui parait plutôt celles des Intelligences que des Hommes, elle est réservée pour faire l’étude des années de votre vie qui suivront celles où vous êtes ; mais la vérité peut emprunter différentes formes, et je tâcherai de lui donner ici celle qui peut convenir à votre âge, de ne vous parler que des choses qui peuvent se comprendre avec le seul secours de la géométrie commune que vous avez étudiée.

Ne cessez jamais, mon fils, de cultiver cette Science que vous avez apprise dès votre plus tendre jeunesse ; on se flatterait en vain sans son secours de faire de grands progrès dans l’étude de la Nature, elle est la clef de toutes les découvertes ; et s’il y a encore plusieurs choses inexplicables en Physique, c’est qu’on ne s’est point appliqué à les rechercher par la Géométrie, et qu’on n’a peut-être pas encore été assez loin dans cette Sciences.

III

Je me suis souvent étonné que tant d’habiles gens que la France possède ne m’aient pas prévenu dans le travail que j’entretiens aujourd’hui pour vous, car il faut avouer que, quoique nous ayons plusieurs excellents livres de Physique en français, cependant nous n’avons pas de Physique complète, si on en excepte le petit Traité de Rohaut, fait il y quatre-vingt ans ; mais ce Traité, quoique très bon pour le temps dans lequel il a été composé, est devenu très insuffisant par la quantité de découvertes qui ont été faites depuis : et un homme qui n’aurait étudié la Physique que dans ce Livre, aurait encore bien des choses à apprendre.

Pour moi, qui en déplorant cette indigence suis bien loin de me croire capable d’y suppléer, je ne me propose dans cet Ouvrage que de rassembler sous vos yeux les découvertes éparses dans tant de bons Livres Latins, Italiens, et Anglais ; la plupart des vérités qu’ils contiennent sont connues en France de peu de Lecteurs, et je veux vous éviter la peine de les puiser dans des sources dont la profondeur vous effraierait, et pourrait vous rebuter.

IV

Quoique l’Ouvrage que j’entreprends demande bien du temps et du travail, je ne regretterai point la peine qu’il pourra me coûter, et je la croirai bien employée s’il peut vous inspirer l’amour des Sciences, et le désir de cultiver votre raison. Quelles peines et quels soins ne se donne-t-on pas tous les jours dans l’espérance incertaine de procurer des honneurs et d’augmenter la fortune de ses enfants ! La connaissance de la vérité et l’habitude de la rechercher et de suivre est-elle un objet moins digne de mes soins ; surtout dans un siècle où le goût de la Physique entre dans tous les rangs, et commence à faire partie de la science du monde ?

V

Je ne vous ferai point ici l’histoire des révolutions que la Physique a éprouvée, il faudrait pour les rapporter toutes, faire un gros Livre ; je me propose de vous faire connaître, moins ce qu’on a pensé que ce qu’il faut savoir.

Jusqu’au dernier siècle, les Sciences ont été un secret impénétrable, auquel les prétendus Savants étaient seuls initiés, c’était une espèce de Cabale, dont le chiffre consistait en des mots barbares, qui semblaient inventés pour obscurcir l’esprit et pour le rebuter.

Descartes parut dans cette nuit profonde comme un Astre qui venait éclairer l’univers ; la révolution que ce grand homme a causé dans les Sciences est surement plus utile, et est peut-être même plus mémorable que celle des plus grands Empires, et l’on peut dire que c’est à Descartes que la raison humaine doit le plus ; car il est bien plus aisé de trouver la vérité quand on est une fois sur ses traces que de quitter celles des erreurs. La Géométrie de ce grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d’œuvres de sagacité qui rendront son nom immortel, et s’il s’est trompé sur quelques points de Physique, c’est qu’il était homme, et qu’il n’est pas donné à un seul homme, ni à un seul siècle de tout connaître.

Nous nous élevons à la connaissance de la vérité, comme ces géants qui escaladaient les Cieux en montant sur les épaules les uns des autres. Ce sont Descartes et Galilée qui ont formé les Huygens, et les Leibnitz, ces grands hommes dont vous ne connaissez encore que les noms, et dont j’espère vous faire connaître bientôt les ouvrages, et c’est en profitant des travaux de Kepler, et en faisant usage des Théorèmes d’Huygens, que Monsieur Newton a découvert cette force universelle répandue dans toute la Nature, qui fait circuler les Planètes autour du Soleil, et qui opère la pesanteur sur la terre.

VI

Les systèmes de Descartes et de Newton partagent aujourd’hui le monde pensant, ainsi qu’il est nécessaire que vous connaissiez l’un et l’autre ; mais tant de savants hommes ont pris soin d’exposer et de rectifier le système de Descartes, qu’il vous sera aisé de vous en instruire dans leurs ouvrages : une de mes vues dans la première partie de celui-ci est de vous mettre sous les yeux l’autre partie de ce grand procès, de vous faire connaître le système de Monsieur Newton, de vous faire voir jusqu’où la connexion et la vraisemblance y sont poussées, et comment les Phénomènes s’expliquent par l’hypothèse de l’attraction.

Vous pouvez tirer beaucoup d’instructions sur cette matière, des Eléments de la Philosophie de Newton, qui ont paru l’année passée ; et je supprimerais ce que j’ai à vous dire sur cela, si leur illustre Auteur avait embrassé un plus grand terrain ; mais il s’est renfermé dans des bornes si étroites, que je n’ai pas cru qu’il pût me dispenser de vous en parler.

VII

Gardez-vous, mon fils, quelque parti que vous preniez dans cette dispute des Philosophes, de l’entêtement inévitable dans lequel l’esprit de parti entraîne : cet esprit est dangereux dans toutes les occasions de la vie ; mais il est ridicule en Physique, la recherche de la vérité est la seule chose dans laquelle l’amour de votre pays ne doit pas prévaloir, et c’est assurément bien mal-à-propos qu’on a fait espèce d’affaire nationale des opinions de Newton, et de Descartes : quand il s’agit d’un livre de Physique il faut demander s’il est bon, et non pas si l’Auteur est Anglais, Allemand ou Français.

Il me paraît d’ailleurs qu’il serait aussi injuste aux Cartésiens de refuser d’admettre l’attraction comme hypothèse, qu’il est déraisonnable à quelques Newtoniens de vouloir en faire une propriété primitive de la matière ; il faut avouer que quelques-uns d’entre eux ont été trop loin en cela, et que c’est avec quelque raison qu’on leur reproche de ressembler à un homme, aux mauvais yeux duquel  échapperaient les cordes qui font les vols de l’Opéra, et qui dirait en voyant Bellérophon, par Exemple, se soutenir en l’air : Bellérophon se soutient en l’air parce qu’il est également attiré de tous côtés par les Coulisses, car pour décider que les effets que les Newtoniens attribuent à l’attraction ne sont pas produits par l’impulsion, il faudrait connaitre toutes les façons dont l’impression peut être employée, mais c’est ce dont nous sommes encore bien éloignés.

Nous sommes encore en Physique, comme cet aveugle né à qui Cheselden rendit la vue ; cet homme ne vit d’abord rien que confusément : ce ne fût qu’en tâtonnant, et au bout d’un temps considérable qu’il commença à bien voir ; ce temps n’est pas encore tout à fait venu pour vous, et peut-être ne viendra-t-il jamais entièrement ; il y a vraisemblablement des vérités qui ne sont pas faites pour être aperçues par les yeux de votre esprit, de même qu’il y a des objets que ceux de notre corps n’apercevront jamais ; mais celui qui refuserait de s’instruire par cette considération, ressemblerait à un boiteux qui ayant la fièvre, ne voudrait pas prendre les remèdes qui peuvent l’en guérir, parce que ces remèdes ne pourraient l’empêcher de boiter.

Vers un survol des sciences.

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Date de dernière mise à jour : 11/02/2021