Les amateurs

Amateur et chercheur : le court récit d’un périple personnel.

 Silhouette 3694248 640  Les années de ma vie consacrées à l’épanouissement d’une passion pour la physique mathématique méritent un long chapitre dans le roman autobiographique que j’écrirai peut-être un jour.

Le hasard de la naissance (un père rationaliste et athée, passionné de chimie et superbe cuisinier à ces heures matinales, encore aujourd’hui à plus de quatre-vingt-dix ans et déjà vacciné contre le covid19) et celui des évènements ont poussé un rêveur gaulois, blond, aux yeux bleus (moi-même), à ouvrir ses yeux sur la nature du lieu où se déroule sa vie, puis à lever les yeux vers le cosmos pour réaliser enfin la petitesse de son égo.

Rien ne pouvait laisser présager de l’importance que prendrait un jour cette discipline dans ma vie d’adulte. Et pourtant, petit à petit, de fil en aiguille, elle a envahi mon esprit et occupé d’innombrables heures.

Elle m’a permis de partager pendant dix-sept ans (2004-2021) l’aventure et la réflexion collective de milliers d’autres amateurs français et étrangers.

La question du positionnement des amateurs et la mesure de leurs contributions sont deux thèmes qui ont préoccupé les professionnels au cours de ces dernières années. Quel bilan tirer de tout ceci ?

Le mot de mon père : "Personne ne nous attend".

En commençant ma démarche, je me doutais bien que le chemin serait ardu. Mon père m’avait prévenu : « personne ne t’attend ». Et il avait fichtrement raison.

Pas de diplôme, pas de relation dans le milieu... les chances d’être entendu étaient d’emblée très maigres.

Par ailleurs la recherche s’écrit principalement dans la langue de Shakespeare, dans celle de Dostoïevski ou de Confucius, n’en déplaise à nos néo-nationalistes en herbe.

Il existe encore aujourd’hui des pans entiers de la quête de savoir qui ne trouvent aucun texte francophone pour les rendre compréhensibles à nos compatriotes.

L’illusion de la démocratie participative

Certains rêveurs parlent de démocratie participative dans l’élaboration des programmes de recherche et, comme à l’accoutumée, écrivent des tonnes de textes pour expliquer (i) pourquoi il faudrait faire ainsi (l’état des lieux), (ii) ce qui fonde qu’on fasse ainsi (la légitimation juridique et réglementaire) et (iii) ce qu’il faudrait faire (les objectifs).

Mais l’a-t-on fait entre-temps ou bien a-t-on dépensé tous les crédits prévus pour la recherche effective à l’exposé des motifs de la recherche qui aurait dû être faite ?

Avant que la recherche ne se fasse à nouveau dans la langue de Molière, il faudra d’abord réapprendre la convivialité et le partage des idées.

Unir les forces vives et combattre les féodalités.

Il faudra sans doute aussi revoir notre modèle économique et la part de l’argent que nous décidons collectivement de consacrer à notre futur, je veux donc dire à notre recherche.

Dans les « Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) » de cette semaine (octobre 2015), j’ai découvert un article qui m’a d’ailleurs laissé pantois et conforte la sensation de fiasco entourant les organismes de recherche français.

L’auteur expliquait en effet (i) combien il était difficile, en 2015, d’arriver à fusionner les féodalités, pardon je veux dire les universités, des deux départements de la région Alsace et (ii) que l’homme le plus puissant de la recherche française venait distribuer royalement dix millions d’euros à mille quatre cents chercheurs pour leurs travaux -pas pour leur salaire- ... Citoyens français, faites le compte (environ mille euros par chercheurs) et, comme moi, pleurez !

Quelques avis sur le sujet de l’amatorat.

Et pourtant, « l’amatorat » un mot employé (et peut-être inventé ?) par J.M. Levy-Leblond dans sa réflexion sur la participation des amateurs aux travaux des professionnels, mérite peut-être l’attention. Je lui emprunterai ici quelques extraits d’un texte consultable sur la toile. Ils méritent d’être médités.

... (Citation § 34) : Pour ne pas cependant tenir un discours par trop pessimiste, je voudrais terminer en évoquant une question que les acteurs de l’acculturation des sciences ont peut-être trop négligée au cours des dernières années et qui revient en force aujourd’hui — la question des amateurs.

... (Citation § 36) : Il suffit de fréquenter des festivals d’astronomie comme celui de Fleurance dans le Gers, remarquable lieu d’expérimentation sur ces questions, pour constater cette grande diversité du public, depuis le plus profane qui pour la première fois observe le ciel et apprend le nom des constellations, jusqu’à des connaisseurs chevronnés qui n’hésitent pas à interrompre, voir contredire, les spécialistes (fin de citation).

... (Citation § 37) : Mais peut-il y avoir des activités amateures en physique des hautes énergies ? Des amateurs pourraient-ils vérifier si les neutrinos vont parfois vraiment plus vite que la lumière (expérience du Grand Sasso dont les résultats ont ensuite été remis en cause) ? C’est évidemment plus difficile lorsque l’on connaît la sophistication des appareillages et des formalismes de cette physique (fin de citation).

... (Citation § 39) : Ce développement de nouvelles formes d’activités amateurs signifie-t-il pour autant que l’on entre dans une nouvelle phase d’acculturation scientifique ? Ce n’est pas évident et la question se pose. Car dans les exemples que j’ai évoqués, ce sont des scientifiques qui organisent ces réseaux d’amateurs et on n’est pas loin dans certains cas de l’exploitation pure et simple d’un bénévolat gratuit (fin de citation).

Je citerai pour finir ce message teinté de tristesse et attribué à Marc Fontecave (lien externe Wikipédia-Fr) :

(Début de citation) « Nous vivons encore aujourd’hui en France avec cette idée, de moins en moins justifiée et de plus en plus arrogante, que notre capacité d’innovation, en raison de l’excellence de nos enseignants, de nos chercheurs et de nos ingénieurs, et de la qualité de nos infrastructures, serait bien supérieure à celle des pays du Sud et de l’Est.

Souvenez-vous de la suffisance avec laquelle, au moment de la première crise pétrolière, nous déclarions : Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées.

Il faut se rendre à l’évidence : nous n’avons toujours pas de pétrole, mais nous ne sommes plus seuls à avoir des idées et des capacités à les exploiter sous la forme d’applications concrètes au bénéfice du développement économique et social.

Voilà la nouveauté. Il s’agit d’un changement radical et irréversible auquel nous devrons nous adapter (fin de citation) ».

Ces réflexions et ces constats ont motivé mon article « Conseils aux jeunes étudiants ». Ils justifient également mon article plus récent « Recherche et public ».

© Thierry PERIAT, parution initiale du 16 octobre 2015.

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Quelques références en ligne qui ont alimenté ma réflexion et pourront animer la vôtre :

Ces sites ne sont pas sécurisés. La visite s’en effectue à vos risques.

[01] Existe-t-il une science d’amateurs éclairés en dehors de l’institution scientifique universitaire ? http://www.matierevolution.fr/spip.php?article3052

[02] http://www.lefigaro.fr/sciences-technologies/2010/08/13/01030-20100813ARTFIG00506-ces-amateurs-qui-font-avancer-la-recherche.php

[03] http://future.arte.tv/fr/sciences-participatives-les-citoyens-au-service-de-la-science/pourquoi-les-scientifiques-amateurs-sont-ils-indispensables

[04] http://fr.okfn.org/2013/04/16/lancement-du-groupe-de-travail-science-ouverte-et-citoyenne/

[05] La culture scientifique, pourquoi faire ? Alliage, numéro 73 mars 2014. http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=4179

Date de dernière mise à jour : 29/03/2021