Les forums

Sont-ils des bons outils pour la diffusion des savoirs scientifiques ?

 Parmi les outils électroniques modernes permettant en principe la diffusion des savoirs scientifiques, il y a les forums en ligne.

Voilà pour la théorie, car la réalité est toute autre.

Dans ma brève vie d’amateur, j’ai pu pratiquer deux de ces agoras en ligne, l’une apparemment américaine et l’autre tenue par une chercheuse allemande.

Ne faisant pas partie des équipes de professionnels et mon niveau scientifique datant du milieu des années quatre-vingt (voir sur la page des CGU), donc nécessitant une bonne remise à niveau, je me suis au départ sagement contenté de ne pas m’inscrire en tant que membre à part entière et de lire silencieusement les échanges sans jamais intervenir ni poser de questions qui auraient immédiatement révélées mes grandes lacunes.

Ce positionnement, caractéristique du novice, confère un statut d’observateur privilégié que j’ai pu mettre à profit pour découvrir progressivement les règles du jeu et les usages en vigueur sur ces lieux d’échange du savoir.

Très vite j’ai apprécié d’avoir adopté cette attitude réservée et prudente ; particulièrement chaque fois que d’autres que moi, plus osés ou surtout plus véhéments s’aventuraient dans de présomptueuses affirmations infondées.

La tactique des mentors du premier forum, invariablement, consistait alors à laisser venir l’impétrant à travers quelques réponses furtives, lui demandant de préciser son raisonnement, ses idées et ses sources ainsi que son niveau d’étude. S’il ne répondait pas clairement ou rapidement et s’il persévérait à vouloir asséner sa vérité indiscutable, (i) ou bien il était à jamais ignoré et son intervention se perdait dans une montagne d’archives que plus personne ne lirait jamais, (ii) ou bien un animateur du forum faisait l’effort de le « démonter intellectuellement » sur la base de données rationnelles, vérifiables et bien confirmées au point de le décourager pour toujours. Dans le pire des cas, si l’impétrant continuait à défendre l’indéfendable, la conversation était close de force par les administrateurs.

Bref, premier apprentissage : apprends, réfléchis et pèse tes mots avant d’intervenir sur ces lieux, me disais-je.

Les années passant, je m’y suis risqué et j’ai parfois reçu quelques éléments de réponse à mes interrogations.

Plusieurs facteurs m’ont quand même et finalement fait choisir de me retirer ou, à minima, de prendre mes distances vis-à-vis des forums en général : (i) la langue parfois, (ii) l’anonymat des intervenants souvent, (iii) la difficulté de conduire une conversation de haut niveau en n’ayant pas la formation nécessaire.

La langue : si celle de Shakespeare est absolument indispensable pour espérer avoir un écho dépassant son village de naissance -et c’est la raison pour laquelle mon site comporte quelques pages dans ce joli langage, elle n’est -comme la nôtre- pas forcément d’un maniement aisé dès le moment où il faut exprimer des nuances subtiles.

Alors autant commencer par bien maîtriser la sienne avant de se lancer dans l’exposé de pensées ardues dans une langue qui n’est pas la sienne. Il me semble que cette manière de faire est plus judicieuse et potentiellement la plus opportune pour espérer transmettre ses pensées.

Par ailleurs, il existe désormais des programmes de traduction en ligne dont l’efficacité s’améliore de mois en mois. Ils donnent désormais une idée globalement acceptable des écrits généraux.

L’anonymat : réalisant progressivement que,

  1. au-delà du plaisir d’acquérir et de diffuser des connaissances générales, les sciences physiques représentaient un enjeu majeur pour l’industrie, la sécurité et bien d’autres disciplines encore ;
  2. les professionnels en ces matières étaient comme tout employé tenu au secret professionnel et donc quelque part coincé, crucifié pourrais-je même dire, entre un désir probable de partager le savoir et une obligation certaine de ne rien révéler de stratégique qui mette son job et son pays en danger (nota bene : Cet aspect du propos rejoint la question de la liberté d’expression déjà abordée sur ce site) ;
  3. certains se cachaient sous cet anonymat pour glaner des informations qu’ils n’auraient sinon jamais obtenu ;
  4. d’autres profitaient de cet anonymat pour tenir des propos haineux et lancer des attaques personnelles aboutissant comme j'ai pu le constater récemment sur un forum à l’interdiction pure et simple de formuler des commentaires,

j’ai fini par accepter contre mon grès cette règle très largement appliquée sur les forums.

Pour autant, je considère que cette coutume -même si elle s’explique bien- disqualifie le principe du forum en ligne comme moyen moderne d’échange du savoir. D’où mon retrait de ce genre de plateformes, ou pour le moins des deux sur lesquelles j’avais osé mettre mes pieds.

Quant au niveau d’étude, il va de soi qu’une discussion sensée ne peut se tenir qu’en ayant soi-même acquis les connaissances nécessaires. C’est la raison pour laquelle certains forums mêlent finalement l’invitation à la discussion et l’offre de formation en ligne ; ce qui est loin d’être illogique.

Pour les administrateurs, écoles et universités ayant fait ce choix, exposer en public les discussions d’étudiants sur les cours qu’ils viennent de prendre semble l’unique manière intelligente de justifier et de faire survivre le principe du forum d’échange des savoirs.

Ils entrouvrent en quelque sorte les portes de l’enseignement en ligne pour donner goût à celles et ceux qui pourraient être intéressés par ces disciplines.

Car le recrutement des scientifiques de demain (laborantins, assesseurs, professeurs, ingénieurs, etc.) fait évidemment partie des indispensables devoirs de celles et ceux désirant préserver et diffuser les savoirs.

Aujourd’hui, mieux que les forums, il y a aussi de nombreuses conférences et

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une kyrielle impressionnante mais fort enrichissantes de vidéos en ligne. Elles me semblent être des outils plus efficaces et plus modernes pour l’enseignement des sciences.

Certes les commentaires qu’il est permis de laisser restent limités mais sont-ils vraiment utiles ? Il me semble que tout apprentissage passe par et doit contenir une phase d’écoute, de méditation et de travail personnel.

Commenter pour commenter, commenter pour avoir l’illusion d’exister parce qu’on a laissé une phrase sur Internet, cela ne fait aucun sens dans le domaine des sciences.

Bien entendu, il serait injuste de juger l’ensemble des offres en ligne sur mes deux seules expériences. Mais elles ont une utilité pédagogique parce qu’elles mettent en relief un certain nombre de réalités et de pièges accompagnant la visite de certains sites de diffusion des sciences Je tenais à partager mes impressions pour prévenir les visiteurs innocents et naïfs de déboires évitables.

Les quarante dernières années ont été marquées par une évolution indéniable des mentalités sur le sujet traité dans ces lignes.

D’un monde, chargé d’espoirs et d’optimismes, croyant au libre partage des informations, pariant sur la faisabilité d’un monde ouvert faisant lentement disparaitre les frontières pour une meilleure éducation de tous, nous sommes progressivement mais surement entrés dans un univers où la gratuité du geste disparaît, où la protection et non pas la dissémination des savoirs prime.

C’est que parallèlement à ces élans vers un monde meilleur, de vieux réflexes nationalistes et les règles ancestrales de l’économie survivent.

Ouvrir un peu, oui mais pas trop car « l’autre » n’est pas forcément aussi bon et généreux que soi.

© Thierry PERIAT.

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Date de dernière mise à jour : 12/09/2021